В Нью-Йорке, 6 января 2021 г
Дорогая Юлия,
Noël et le Nouvel An sont venus et passés, les épines des sapins jonchent maintenant les trottoirs, et les lumières multicolores sont pour beaucoup rangées jusqu’à l’année prochaine. Mais dans mon cœur, le sentiment de joie qui depuis que je suis enfant m’habite toujours à ce moment de l’année, est encore et toujours présent. Peut-être est-ce du au fait que je suis aimé et que j’aime une Снегурочка qui vit en Sibérie? En France on dit que le Père Noël vit en Laponie, mais je crois qu’en fait il vient de Новосибирск!
Ayant le cœur joyeux, je voudrais partager avec toi, en essayant de te décrire les émotions ressenties, quelques instants de bonheur, un peu comme Amélie Poulain et la crème brûlée. Certains sont des instants fugaces, d’autres se sont répétés.
Puisque c’est la période, parlons de Noël ! Pour moi le repas de Noël c’est aller chez ma grand-mère Renée, et s’asseoir autour de la longue table avec elle, mon arrière grand-mère Hélène, mes oncles Richard et Didier, ma tante Marie-Pierre, leurs épouses Lili et Louisa, mes cousins Renaud, Clément, Cizia, et bien sûr mes parents et mes deux sœurs ! Au menu, à part la joie d’être là, une pintade ou un chapon, avec des spécialistes de ma grand-mère : des paupiettes de veau, mais surtout, au dessert, l’île flottante : une crème avec des œufs montés en neige couverts de caramel. Chaque fois que je la vois au menu d’un restaurant je l’essaie, mais un seul endroit la réussissait aussi bien que celle de ma grand-mère, et il a fermé ! L’île flottante, quand elle est réussie, c’est comme avoir un nuage léger et sucre dans la bouche !
Comme nous sommes sur les desserts, il faut que je mentionne les oreillettes de Noël que prépare ma mère, à l’huile de fleurs d’oranger… et les crêpes qui viendront bientôt !
On ne mange pas seulement, on boit aussi et tu sais déjà que j’adore le thé. Je vivais en HLM la première fois que j’en ai goûté : une marque avait distribué dans les boites à lettres, mais des malotrus avaient volé la plupart des paquets. Ma grand-mère avait eu le sien et me le donna. J’avais neuf ans. C’était un thé avec des vrais morceaux d’orange : merveilleux. Je me mis à en boire tous les jours, mais je ne retrouvais ce thé-la que dix ans plus tard ! Tu me parlais de l’odeur de mandarine et d’orange des Noëls de ton enfance : cela m’a fait penser à cette odeur et ce goût-la !
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Les sens passent aussi par l’audition. Et alors que hier soir nous pleurions ensemble à écouter de belles chansons, je voudrais te parler de deux trois choses. D’abord le Caveau des Oubliettes à Paris, où j’allais écouter du jazz. Un soir, un guitariste américain y fêtait son anniversaire avec son groupe de Blues. Il a une très belle voix et c’était merveilleux. Ils ont joué « Chicken Barbecue » et… ont distribué du poulet rôti délicieux à tout le monde ! Ça a duré jusqu’à la fermeture, à deux heures, au lieu de minuit ! La deuxième chose, c’est la première fois où j’ai entendu une chanteuse Mezzo-Soprano. C’était la partie chorale de la 9eme de Beethoven, dirigée par Karajan. J’avais l’impression (en fait j’ai) que ça n’est pas une voix humaine que l’on entend, mais un oiseau imaginaire ! La dernière chose enfin, c’est Janis joplin chantant « Summertime ». La chanson est magnifique, la voix de Janis incroyable. Mais surtout : à 2 minutes 39 secondes, il y a un incroyable passage calme de 7 secondes après un crescendo, qui me met les larmes aux yeux. Pour moi ce sont les sept secondes les plus belles de la musique. Je dis souvent que si après ça, on avait décidé : « on est arrivé à la perfection, inutile de continuer à faire de la musique », je l’aurais tout à fait compris !
Passons à la vue maintenant… la première fois que j’ai vu « La persistance de la mémoire » de Dali, je fus impressionné par… sa petite taille ! Mais ensuite les détails, les détails ! C’est simplement incroyable de voir à quel point il était précis dans sa peinture, et notamment tout ce qui à trait au corps humain, aux draperies… je veux voir son Musée-théâtre un jour en Espagne ! Après cela bien sûr, des choses naturelles : le coucher de soleil sur le désert, et quelques heures après, l’immensité de l’univers, qui tout à coup paraît si proche ! Je t’ai déjà parle aussi du fjord à Oslo et de son eau si bleue. Une eau très belle aussi, ce fut la mer à Bermuda, et là ce qui m’a le plus marqué, c’est voir des coraux et toutes sortes de poissons magnifiques, nageant autour des têtes de coraux aussi grosses que mon aquarium ! La végétation ensuite, notamment à Bogotá où elle est si luxuriante et diverse qu’elle m’apparut à la fois très belle mais très effrayante : comment imaginer que des sapins poussent juste à coté de palmiers, et qu’entre les deux d’autres arbres plus petits croissent dans leur ombrage !?
Le dernier sens c’est le toucher, et là j’avoue que j’adore passer ma main sur la feuille de papier où je t’écris ces mots. Récemment tu me parlais de tous les différents papiers que tu utilises pour tes œuvres. J’essaie aussi beaucoup de papiers pour écrire, ainsi que pour imprimer des photos. D’ailleurs les marques sont les mêmes dans nos deux cas : Canson, Hahnemühle font du papier depuis le 16eme siècle ! Pour moi le plaisir d’écrire et de lire est très tactile, du papier épais et rêche des vieux livres de poche au papier Bible si fin et doux ! Tu sais Юлия, je compte beaucoup sur toi pour me faire découvrir les touchers du textile !
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Comme je te parlais de l’aspect tactile de lire un livre, il est normal de s’élever un peu et de te parler des moments où j’ai été touché, ému, voire bouleversé par des livres.
Pour ce qui est de la joie pour moi c’est Vian qui l’exprime le mieux : même dans les passages tristes, il y a une jouissance dans l’écriture. Les émotions, elles, c’est Céline, qui te donne l’impression que quelqu’un se met à te parler dans un bar et te raconte sa vie. Il disait lui-même « au commencement, c’était l’émotion ». Entre les deux il y a Romain Gary, capable de me faire pleurer avec ses belles phrases ciselées, magnifiques. Dickens lui, arrive à décrire si bien l’injustice, que la lecture d’ « Oliver Twist » me mit en colère !
Enfin il y a les auteurs qui nous donnent l’impression de nous rendre plus intelligent en les lisant. Évidemment Dostoïevski, dont les descriptions des vies des personnages sont si poussées que l’on comprend leurs actions : dans les auteurs « réalistes » du 19eme siècle, c’est le seul qui me fait cet effet. Mais celle sur qui je finis, c’est Simone de Beauvoir, avec son essai « Le deuxième sexe » qui parle de concepts complexes mais en termes clairs : c’était quelqu’un que l’on sent extrêmement intelligente, mais qui utilisait son talent pour faire grandir ses lecteurs, pas pour les écraser. En refermant son livre, j’ai pensé « je suis un peu moins ignorant maintenant. »
Моя очень дорогая Юлия, avec toi je veux vivre ces plaisirs de la découverte de nos sens. Déjà nous pouvons nous émouvoir ensemble en écoutant des chansons. Et je peux nous imaginer l’un près de l’autre, les yeux dans les yeux, nos souffles rapprochés et unis en un seul, caresser ta peau du bout de mes doigts, sentir l’odeur de tes cheveux, entendre ton cœur près du mien, et parler, parler, parler, des jours et des nuits.
Je t’envoie des baisers avec ces quelques pages, Я тебя люблю Юлия, mon cœur et mon esprit sont avec toi.
Твой Géraud