1er Février 2021

В Нью-Йорке, в 1 февраля, 2021 г.

Моя дорогая Юлия,

Une sensation de froid mordant dans le dos, de dureté aussi, la tête qui tourne, et surtout l’étouffement, l’écrasement. Ainsi commence toujours un cauchemar que j’ai fait tout au long de ma vie, dans les moments stressants. Tu l’as compris : сегодня я буду писать о мечтах.

Commençons donc par ce cauchemar récurrent. Je crois qu’il a commencé pour moi à l’adolescence, et a continué de façon régulière, apparaissant dans les moments de stress, de façon spontanée jusqu’à mon départ de Calgary. Je l’ai refait deux fois depuis que je suis à New York (en dix ans donc) : à la mort de ma Mamée Renée, et quelques années plus tard. A cette occasion, j’ai réalisé qu’en fait je pouvais sentir le cauchemar arriver, et ainsi ne pas le laisser m’envahir : depuis ce temps il n’est plus apparu, mais je t’en parle car il a été comme un vieux et triste compagnon pour moi. Je te le décris en détail : je suis dans une espèce de grande poêle en rotation, sur le dos, la tête vers le centre, les pieds vers l’extérieur. Cela explique donc la sensation de dureté et la tête qui tourne, le vertige. Le métal est très froid au toucher : imagine toucher un disque de fer laisse en plein hiver à Novossibirsk, à l’extérieur, pour comprendre la sensation. A cela s’ajoute quelque chose comme un rouleau, face à moi, dans ma longueur, et qui m’écrase, qui m’empêche de respirer. Ce qui est étrange c’est que l’extérieur du rouleau paraît souple, comme une sorte de caoutchouc, tandis que je ressens sous cette mince couche le cœur du rouleau, qui lui est très dur, comme du métal. Lorsque j’étais à Paris, j’ai un jour réalisé que cette image était très phallique : la peau souple à travers laquelle on peut sentir le corps caverneux devenu dur. Mais au-delà de cette compréhension, je n’ai jamais pu trouver d’explication satisfaisante, surtout au fait que ce cauchemar revienne régulièrement lorsque je me sentais très mal. J’avais pensé à en faire une installation artistique, où les visiteurs pourraient ressentir ce qui était alors en moi : un disque de métal de cinq mètres de diamètre, et un rouleau de deux mètres de long et un mètre de diamètre, recouvert de mousse rigide, devraient suffire : mais je ne suis pas sur que vivre le cauchemar d’une autre personne intéresse les gens. En tout cas, je suis heureux d’avoir réussi à m’en débarrasser, car je me sentais toujours en état de

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panique, sans jamais me réveiller brusquement, ce qui m’aurait raccourci cette impression de froid, d’étouffement, d’oppression. Si tu as des idées sur la signification de ce cauchemar, моя дорогая Юлия, j’aimerais beaucoup les entendre.

Le deuxième rêve récurrent dont je veux te parler pourrait aussi être un cauchemar, mais en fait il me donnait toujours un sentiment positif. J’étais enfant quand je le faisais : un rêve où je suis traqué, dans un désert, dans un monde post-apocalyptique. Mais je m’échappe toujours, et je suis une sorte de héros d’un mouvement de résistance : c’est cela qui fait qu’il ne s’agisse pas d’un cauchemar. Ce qui est étrange c’est que les images ressemblent beaucoup à des films, notamment Mad Max et Star Wars, mais je ne les avais pas encore vus au moment où ce rêve m’est apparu pour la première fois. Quant au sujet, je crois que les histoires entendues auprès de ma famille sur les faits des résistants locaux pendant la deuxième guerre mondiale m’influencèrent beaucoup. La dernière fois que j’ai fait ce rêve il y eu toutefois une fin cauchemardesque : c’était assez horrible mais je devais tuer quelqu’un. Là tu te souviendras sans doute que ce fut le choix d’un cousin de ma grand-mère pendant la guerre. Dans mon rêve toutefois, c’était à mains nues, et je n’arrivais pas à « terminer » mon ennemi., Je me voyais le suppliant de mourir pour ne pas le faire souffrir. Quand je me suis réveillé, je me suis senti très sale, j’étais dégoûté de moi-même, et je suis allé prendre une douche pour essayer de ne plus penser aux détails de ce rêve. Depuis il n’est plus revenu, mais je plaisante toujours en disant que si à cause du réchauffement climatique on finit par vivre dans un monde à la « Mad Max », j’y ai été préparé par des rêves faits depuis mon enfance !

Je ne te l’ai jamais dit, mais étant étudiant, je courrais beaucoup. A la fois à l’ecole pour les classes de sports, mais aussi dans des compétitions amateurs, en général des courses le dimanche, de dix kilomètres. Avec un ami, un jour, nous courûmes même un peu plus qu’un semi-marathon, juste histoire de voir ce que ça faisait de courir 24 kilomètres. J’aurais sans doute continué, et je serais sans doute passe au stade marathon, mais voilà, je me suis blessé. Une tendinite apparue une semaine avant de partir en compétition. Pendant la course nous avons eu une étape avec 3km sur une plage de sable mouillé… à l’arrivée de l’étape j’avais dépassé le seuil de douleur, j’ai sprinté, et une fois passée la ligne d’arrivée, mes camarades ont du me porter jusqu’à la tente des médics : deux mois à ne plus pouvoir faire de sport après cela ! Un an plus tard et en Norvège, alors que je courrais dans la neige sur une route très en pente, j’ai failli tomber, je me suis tordu la cheville. Pour compenser, j’ai forcé sur l’articulation opposée : mon genou déjà abîmé. Depuis ce temps quand j’essaie de courir

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sur une longue distance, la douceur apparaît très rapidement. J’ai déjà vécu cela à Paris, à Sofia, à Calgary, et bien sur à New York. Il me faudrait voir un spécialiste du sujet, mais comme je ne veux pas courir le marathon en moins de trois heures… je ne l’ai jamais fait. Ce qui me chagrine par contre c’est que dans mes rêves, lorsque je dois courir, je vais comme au ralenti, tout le monde est plus rapide que moi. C’est une sensation très désagréable pendant les cauchemars car non seulement mon poursuivant (un couteau à la main comme dans les films) me rattrape, mais je me souviens alors de mes compétences passées et je regarde mes jambes devenues lourdes en me demandant ce qui leur est arrivé.

Mais assez parlé de choses tristes ! J’ai aussi des rêves récurrents qui me font me sentir bien, avec un grand sourire au réveil, comme des amis que l’on rencontre au hasard d’une rue après des années sans nouvelles.

Le premier n’a pas d’action particulière, mais c’est le décor qui est important. Ce décor, je t’en ai déjà parlé : il s’agit d’une ville qui est un mélange de Paris, d’Oslo, et de Sofia : trois capitales européennes donc ! Alors cette ville a de grands bâtiments anciens, faits de pierre blanche jaunâtre, et ressemblant beaucoup à ces édifices parisiens qui contiennent les ministères et autres bureaux officiels. Il y a parfois des vues qui me rappellent quelque chose qui existe vraiment, mais avec juste une petite difference pour me faire comprendre que je ne sais pas exactement où je suis. Car c’est en fait le plaisir de ces rêves : je suis un touriste qui découvre un nouvel endroit en s’y perdant : c’est par ailleurs comme cela que j’ai découvert certains de mes endroits favoris à Paris ! Il y a un endroit en particulier qui est gravé dans ma mémoire : la rue, l’avenue même, se sépare en partie haute et basse, comme un Y étroit, allant de gauche à droite. La partie basse suit une rivière ou un fleuve, comme les quais de Seine à Paris. Et je pourrai penser qu’il s’agit de cela, car les deux bras sont séparés par une balustrade très française. Mais dans le fond, ce que je vois, c’est un bâtiment très officiel qui ressemble beaucoup au Palais Royal à Oslo, en plus ancien, mais dans la même configuration : l’avenue monde en pente douce vers celui-ci ! Un endroit par contre que je peux parfaitement identifier c’est la très belle place « Youngstorget Market » toute droit venue du centre-ville d’Oslo. Mais évidemment dans mes rêves les rues adjacentes sont très différentes de la réalité ! Tu vois Юлия, avec toi j’espère me perdre dans les rues de toutes ces villes, et bien d’autres encore, mais qui seront, celles-la, bien réelles !

Le second rêve est aussi une promenade, mais dans la nature. C’est un rêve Nord-américain, car dans mon rêve je sais que je suis à Calgary au Canada. Pourtant, je pars de mon appartement, un de ces immeubles bas, en faux bois gris et triste comme il y

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en a tant à Champaign en Illinois, où j’étais en hibernation pendant deux ans. Quand ça commence, je sors dans le jardin, qui est adossé à une sorte de jolie colline. Là on diverge déjà, car l’Illinois est très plat ! Là je commence à marcher sur l’herbe très verte de la colline, qui se révèle être beaucoup plus haute que prévue. Une fois passé le niveau où les arbres du jardin ne me cachent plus la vue, je m’aperçois que je suis en fait sur des pâturages, en montagne, à haute altitude : on dirait les Alpes ou les Montagnes Rocheuses (on est bien à Calgary!) Rapidement l’herbe se fait plus rare, et le sol gris se voit alors. Puis je me rends compte qu’il y a de la neige à mes pieds, jusqu’à ce que j’en ai jusqu’aux genoux. Par chance dans les rêves les vêtements s’adaptent car quand j’ai commencé ma ballade c’était le printemps ! A ce moment-là, tout devient sombre autour de moi, et je pense alors : « Zut j’ai du passer la frontière ! » La frontière pour quel pays ? Un Canada au nord du Canada ! Je continue à marcher, et j’aperçois de la lumière. C’est une vieille auberge aux vitres embuées, et au toit de chaume. A l’extérieur on voit des affichettes, écrites en cyrillique(!) qui semblent être là depuis des décennies. J’entre, il y a beaucoup de monde aux tables de bois, face à la grande cheminée qui éclaire tout et dont j’ai vu la lumière dans la nuit. Ça ressemble au gîte/restaurant en haut de la montagne Vitosha à Sofia, où l’on te sert une délicieuse soupe aux haricots quand tu as passé des heures dans la neige ! Je passe la nuit là dans mon rêve, et au petit matin, je redescend la montagne, redevenue colline puis jardin tout à fait plat.

Ces rêves sont pour moi comme une façon de m’ancrer dans quelque chose de concret alors même qu’ils proviennent de mon inconscient. Toi qui est intelligente et comprend l’esprit mieux que moi, ô douce Юлия, peut-être pourras-tu y voir d’autres images, d’autres significations ? J’espère que leur lecture t’aura intéressée.

Les rêves, ce ne sont toutefois pas seulement ceux qui se répètent qui sont importants. Parfois il m’arrive de prendre des notes en me réveillant : « ça ferait un bon livre, ou un bon scenario ! », mais en fait le plus souvent les notes sont très cryptiques, et semblent avoir fait perdre leur saveur au rêve.

Et évidemment, il y a ces rêves qui nous marquent énormément, dont on se souviendra pendant des années, qui nous ont laisse abasourdis pendant plusieurs jours tant ils paraissaient réels. Je t’ai déjà parle du sentiment merveilleux que j’ai ressenti la première fois que j’ai rêvé en Russe. Où nous étions dans un bar à Novossibirsk et tu me présentais à tes amis. Celui que je vais te décrire maintenant est tout autre, date de la semaine dernière, après que nous ayons parlé de sujets plus intimes… je te l’écris au présent.

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Юлия, mon amour. Toi et moi sommes couchés sur un lit, cote à cote. Tu es à gauche, je suis à droite. Nous sommes nus. Ta main est dans la mienne, et du bout des doigts je te caresse le bras. Tu te tournes vers moi, et en roulant tu te places au-dessus de moi.

Tu t’allonges alors sur mon corps. Nos pieds se frôlent, puis nos jambes, nos cuisses, notre ventre. Tes cheveux me tombent sur le visage. Je sens leur odeur, je sens ton odeur. A ce moment je ne vois que tes yeux au-dessus des miens : tu es devenue mon univers tout entier.

Tu continues à t’allonger sur moi. Je sens tes seins contre ma poitrine, je sens leurs pointes durcir tandis que les battements de notre cœur s’accélèrent. Ton visage est très près du mien. Nos souffles se mélangent, je sens le tiens sur mon visage, comme une chaude et douche plume qui s’y serait déposée.

Nos lèvres se touchent et nous nous embrassons. Nos langues jouent l’une avec l’autre. Je passe mes mains dans tes cheveux, sur ton dos, sur tes fesses. Ta peau est douce, chaude, et parfumée, comme une étoffe de soie.

De la main gauche je passe mes doigts le long de ton dos, tout doucement, en suivant les douces collines de tes formes. Arrivé à la nuque, je m’y attarde, et je joue un instant avec les cheveux soyeux qui poussent là. Puis j’écarte les doigts et je les promène dans tes cheveux, en te massant à cet endroit.

Plus bas, mon autre main va et vient entre tes fesses et le bas de ton dos. Nous sentons tous les deux une douce chaleur nous envahir, humide, et si agréable. Nos deux cœurs battent à l’unisson, tandis que notre respiration se fait plus rauque, et que nos baisers se font plus gourmands.

Alors nous entrons l’un dans l’autre, physiquement et spirituellement. Et tandis que nous faisons l’amour, notre corps est unique comme notre âme. Nous nous endormirons plus tard dans les bras l’un de l’autre, toujours nus, mais réchauffés par notre si bel amour. Demain, nous aurons des marques de baisers sur le dos, dans le cou, sur la nuque… les mots de notre amour physique après les mots que nous nous disons et écrivons.

Je t’embrasse tendrement моя дорогая Юлия, моя любовь. Chaque lettre que je t’envoie est la réalisation que c’est une marque de temps : une semaine de moins avant notre rencontre physique, avant notre premier baiser, avant la réalisation de ce dernier rêve. Я тебя люблю Юлия, и каждый день я думаю о тебе, моя замечательная девочка. Je t’envoie mille baisers.

Твой Géraud