9 Février 2021

В Нью-Йорке, в 9 февраля 2021 г.

Моя дорогая Юлия,

Как ученик был Géraud ? Comme je te parle souvent d’études, d’école, je vais te raconter quel genre d’élève j’ai été, en espérant que mes petites histoires te plairont!

Je suis d’une nature à la fois timide et bavarde, alors cela a eu beaucoup d’influence sur mon attitude avec mes camarades d’école et les professeurs. Jusqu’au collège, même si j’avais des amis, j’étais le bon élève typique : attentif, silencieux, toujours très respectueux des enseignants. Je me souviens que par peur des tricheries ou même de participer à celles-ci, pendant les contrôles je me couchais presque sur ma feuille afin que personne ne puisse la lire. Au grand dam parfois de mes voisins : « allez, laisse-moi copier, la maîtresse ne le saura pas ! » J’avais en fait peur de « la maîtresse », mais il faut dire que certains étaient très sévères : si je m’imaginais rouge de honte à l’idée de laisser tomber mon crayon sur le sol avec fracas, il s’en serait suivi d’un « vas chez les directeur ! » sec, qui se serait terminé par une paire de gifles du directeur devant sa classe : et oui, dans les années 80, les châtiments corporels étaient encore admis ! J’ai donc fait attention et évité toute punition en école primaire.

Au collège, les punitions, ce sont des heures de colle : venir à l’école le mercredi matin, qui est normalement libre. Mais c’est pour des choses plus graves et je n’en ai jamais reçues. Par contre en début de 4eme (à 13 ans) je commençais à être moins timide, plus bavard, et j’échangeais des plaisanteries avec mes camarades, qui me valurent un « le petit rigolo, c’est quoi votre nom ? » « Krawezik monsieur » « Et bien vous me ferez cent lignes pour le prochain cours ! » C’était le professeur de technologie qui me punit ainsi, et je devins aussi rouge qu’une tomate. Je ne bavardais plus jamais après ça, et obtins même le respect du prof car, finissant rapidement les projets (qui allaient de la soudure à la couture), j’aidais les autres élèves ensuite, ce qui me valut un « Vous êtes un bon gars ». Pour ce qui est des lignes par contre, je ne savais pas quoi écrire, et surtout je n’osais avouer ma faute à mes parents. Alors c’est sous mes draps, à la lampe torche, que j’écrivis cent fois :

Je ne bavarderai plus pendant la classe de technologie,

Je ne bavarderai plus pendant la classe de technologie,

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As-tu eu peur que le reste de la lettre ne soit que cela ? Je te rassure : je ne veux pas que la lecture de mes lettres soit une punition pour toi Юлия ! Cette année-là fut un grand changement pour moi aussi car pour la première fois, débordé par les cartes à faire le vendredi soir pour les cours de géographie, je commençais à devoir me coucher après neuf heures du soir ! J’adorais la professeur : elle expliquait tout très bien, mais quand on est perfectionniste, les cartes des pays et les fiches d’histoire basées sur des notes rapides, cela prend énormément de temps à mettre au propre ! C’est donc à ce moment que je m’aperçus de mon attirance pour la nuit, par son calme et mon habileté à mieux m’y concentrer : dommage que les classes commencent à huit heures du matin ! Le collège Jean Racine à Alès était un bon collège, mais les relations entre élèves étaient étranges : on s’y appelait par nos noms de famille ! J’y avais toutefois quelques bons amis, notamment le mal nommé Nicolas Petit (qui mesurait déjà 1m70 à 11 ans!) : sa mère venait me chercher en Porsche à la maison : une famille très riche mais sans arrogance. J’ai eu de ses nouvelles grâce aux réseaux sociaux : il a repris la partie technique de la société de son père. J’en suis heureux, c’était un bon garçon. Il y eut aussi Myrtile, qui était au club d’échecs, et qui me fit rougir lors d’un voyage en Avignon où elle dit : « Arrêtez d’embêter mon petit Krawezik ! » avec son accent parisien. Ce fut mon premier émoi romantique !

Le deuxième ce fut au lycée. Là le changement fut radical niveau relations entre élèves : on s’appelait par notre prénom, et chaque matin le rituel des poignées de mains entre garçons et « la bise » avec les filles : les classes comprenant 30 élèves, tu peux imaginer le temps que cela prenait ! Fait amusant : les gens font aussi cela dans les entreprises : tous les matins il faut serrer la main ou faire la bise à tout le bureau : même en période de grippe ! J’avais de très bons amis au lycée, notamment Sylvère, devenu infirmier, avec qui je partageais la passion des échecs et de l’aquariophilie. On se voyait même pendant les vacances d’été, jusqu’à ce que les études m’envoient en Bretagne . Communiste comme ses parents, il avait pris Russe en « Langue Vivante 1 » et avait même fait un séjour linguistique en URSS ! Lui et sa famille étaient des gens admirables de gentillesse, et parfois ma mère rencontre la sienne au supermarché, j’ai alors quelques nouvelles. Je gardais ma personnalité romantique, et la projetais vers Marianne, avec qui je passais les samedis après-midi à la bibliothèque municipale, car nous étions binôme pour les travaux pratiques de biologie, aussi il nous fallait écrire un rapport par semaine. Je l’ai revue en sortant d’un train deux ans après la fin du lycée, et elle ne me remarqua même pas. En classe pourtant, dans les salles où les tables étaient en U, nous étions face à face et nous passions des heures les yeux dans les yeux. Après l’épisode du train je lui écrivis, puis lui téléphonais, pour mettre fin à ma cristallisation. Cela marcha mieux que prévu car non seulement elle me dit que

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pour elle je n’étais qu’un gentil camarade, elle le fit avec un tel mépris et tant de prétention que je sentis monter en moi une énorme envie de rire. Je crois que la prétention vient des facs de lettres : les élèves de 20 ans parlent tous avec sérieux et aplomb comme s’ils étaient de grands philosophes. A Paris près de la Sorbonne, c’est amusant d’aller dans les cafés à cause de cela ! En tout cas je fus guéri de cette amourette imaginaire. Mais ce qui changea beaucoup en moi au lycée, ce fut que je devins sarcastique. Autant les relations entre élèves étaient bonnes, autant je découvris que le sport local était de se mettre en boite, autrement dit de se lancer des piques, frôlant parfois la méchanceté gratuite. Hormis cet aspect, mes trois ans à « JBD » (Jean-Baptiste Dumas) furent les meilleures de ma scolarité car elles sentaient la liberté à l’approche de l’age adulte, un sentiment de possibilité avec l’approche des études supérieures, et dans mon cas, les premières expériences qui me menèrent vers les sciences, via les TP de biologie de M. Gontard justement. Alors certes, je perdis un peu de ma candeur avec l’arrivée du sarcasme, mais j’ai depuis appris à le dompter pour qu’il ne soit pas un grincement. Niveau résultats scolaires, j’étais dans la tranche supérieure, mais avec toujours un « peut mieux faire » : je me suis toujours économisé à l’école, car je savais que j’aurais besoin de cette énergie un jour…

Un des moments où je dus utiliser cette énergie, ce fut en « classe préparatoires aux grandes écoles » : Mathématiques Supérieures, Mathématiques Spéciales : la sélection pour être admis en école d’ingénieurs. Leur élitisme (sélection par concours) est très critiqué en France, mais en fait elles permettent à beaucoup d’enfants d’ouvriers comme moi de gravir l’échelle sociale, et cela depuis 200 ans. Elles m’ont appris à me concentrer pendant les cours pour ne pas perdre le fil et pouvoir faire des tas d’exercices le soir ; elles m’ont donné des bases mathématiques solides qui me servent encore (car une partie de mon travail nécessite de comprendre les formules mathématiques des chercheurs). Et surtout, sur le plan « professionnel », elles m’ont donné confiance en moi. Tout cela grâce à une personne : M. Logé le prof de maths. Il m’a dit que j’étais un bon élève, que je réussirai à faire de grandes choses : ce fut un changement pour moi, qui auparavant était très timide et pas sûr de ma place là . Parfois dans la vie, on rencontre quelqu’un que l’on admire, et une parole positive de cette personne t’aide pour toujours : ça a été le cas. Malgré le sérieux et le grand nombre d’heures de cours et d’examens, nous nous entendions tous bien, et d’ailleurs je t’ai parlé de mon ami de cette époque qui m’a contacté lors de son passage à New York ! Je restais blagueur, taquin, y compris via des blagues pratiques. Dans notre salle de cours, il y avait un téléphone avec une sonnerie étrange. Alors je programmais ma calculatrice pour imiter la sonnerie, et donnait le programme à l’élève le plus près du téléphone. Il l’utilisa à plein volume pendant un cours de physique. Réaction du prof : il décroche « Allô ? » et quand toute la

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classe a explosé de rire, il nous a regardés et a dit : « Carnaval ! Bande de rats ! » Une de mes spécialités c’était d’imiter le prof de maths de première année : quand il réfléchissait, il posait la main sur son nez, tordait sa bouche en l’étirant du cote droit, et disait : « ouille-ouille-ouille ». Alors quand il écrivait au tableau, je me retournais vers l’élève derrière moi, et je faisais le même geste : éclats de rire, et le prof bougon de dire : « Ouillouillouille, Pasquier, ça vous fait rire ? » Je t’ai aussi raconté l’épisode de la danse tahitienne contée par le prof de technologie, qui eu pour suite que l’on se mit tous torse nu dans sa classe. A l’occasion d’une fête avec les profs : un autre pan de ma personnalité se révéla à moi : je ne travaille pas les choses inutiles, ou confuses. Alors que je partais de la fête en serrant la main des profs, celui de physique, saoul, ne me lâcha pas la main : « Géraud ! Alors saligaud ! Pourquoi es-tu major de promotion dans toutes les matières, sauf celles où j’enseigne ? » « Euh je ne sais pas… » La réalité étant que ses cours étaient trop brouillons pour mon esprit déjà très logique… et je fus heureux d’avoir un autre prof l’année suivante ! Mon coté rebelle apparut cette année : la professeur de Français nous faisait faire des résumés sans arrêt. Ils sont au programme du lycée, pas des classes prépas où l’on fait des analyses beaucoup plus poussées. On lui en parla, on en parla au directeur en lui expliquant qu’elle ne nous préparait pas correctement : rien ne changea. J’avais de très bonnes notes, mais je savais que cela ne servirait à rien aux concours de fin d’année. Arriva le concours blanc : le sujet… un résumé ! Je mis mon nom sur la feuille, la rendit tout de suite, ainsi que les neufs autres « anciens », malgré les menaces de la surveillante : « Vous allez tous avoir zéro ! » Cinq minutes au lieu de quatre heures. Nous allâmes parler au directeur, je lui expliquai que pour les vrais concours, ce serait une catastrophe pour les nouveaux élèves. M. Logé fit enlever les 0 et ignorer l’épreuve, mais hélas nous avions raison : les nouveaux, mal préparés, eurent tous des notes déplorables aux concours. On m’apprit que la prof avait été remplacée, mais c’était trop tard pour ceux qui perdirent une année ! Cet épisode fut une leçon de vie pour moi : quand on voit que quelque chose ne marche pas droit, que l’échec arrive, il ne faut pas respecter l’autorité, il faut parler, arguments à l’appui. Après, libre aux « chefs » d’écouter ou pas, mais au moins on a la conscience et les idées claires ! Alors certes, parfois mes managers doivent penser de moi que je suis pénible à montrer les erreurs à venir, et ça a été souvent pénible d’être Cassandre de Troie, mais telle est la vie en entreprise !

Pour moi la thèse ce fut un travail de quatre ans avec un diplôme à la fin, donc ça ne compte pas comme des études. Je vais donc terminer sur l’école d’ingénieurs ! Pour beaucoup de monde, c’est un peu les vacances après la folie des classes prépas. La mienne ayant été située à Brest dont je t’ai décrit la laideur et la monotonie, sans parler du fait que nous

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étions juste à coté de… la prison ! Cela eut une influence sur tous les élèves : quand tout paraît maussade, et la réalisation que la « vie étudiante » se limite aux cours, il est difficile de voir la vie en rose ! Mais cette ambiance, ajoutée à l’aspect très procédurier de l’école (administration militaire, alors des déclarations officielles partout, sur tout : depuis les résultats d’examens jusqu’à l’obligation de prendre le petit déjeuner à la cantine!)… tout cela eut pour conséquence de réveiller mon coté rebelle et moqueur. Coté cours, j’avais compris que la plupart des matières ne me serviraient à rien, et ma mémoire me suffisait à avoir des notes passables. Par contre dans les projets pratiques, autrement dit le vrai travail d’ingénieur, je me donnais toujours à fond. Car à quoi bon passer des heures à retenir les acronymes des administrations de l’UE quand on peut les passer à programmer des circuits ? Je passais tout mon temps libre en salle informatique, à travailler et parler à des gens dans des chatrooms en même temps : c’est grâce à cela que je tape vite ! A la fermeture, à minuit, je rentrais lire dans ma chambre : c’est là que j’ai découvert Dostoïevski ! Céline ! Vian ! Mais surtout, avec parfois la participation de mes amis (surtout Lionel, dit « Biscotte », celui qui vit a Bogotá. Au fait, moi j’étais « Milhouse »!). A un moment donné, le directeur avait fait circuler une note de service disant que les cafetières et théières électroniques étaient défendues dans les chambres, et que si l’on connaissait des élèves qui en avaient, il fallait les dénoncer ! Alors dans le journal des élèves je publiais une fausse circulaire, expliquant que pour chaque dénonciation on avait droit à une réduction de loyer. Avec un faux formulaire de dénonciation : ça fit beaucoup rire les élèves, beaucoup moins la direction de l’école ! Une autre fois, je fis une longue lettre au responsable d’année pour lui expliquer qu’étant né avec Star Wars, il fallait me laisser manquer les cours pour voir l’Épisode I le jour de sa sortie. Il eut une belle et drôle réponse : « Hélas, en acceptant ce travail, je suis passé du cote obscur de la force : demande d’absence : refusée ».

Voila comment, en une quinzaine d’années, on est passé du Géraud très timide et pas sûr de soi, au Géraud que tu connais maintenant (à peu de choses près). Et toi Юлия, mon adorée, quelle a été ton évolution ?

J’espère que mes petites histoires et blagounettes t’auront distraite, et j’envoie vers toi des baisers qui j’espère sauront trouver tes lèvres. Я тебя люблю, моя умная Юлия,

Твой Géraud