В Нью-Йорке, в 6 априлия 2020 г.
Моя дорогая Юлия,
« Taxi! A l’aéroport! » « Je vais chercher ma chérie qui arrive de Novossibirsk », ou bien « Je vais voir la femme de ma vie à Novossibirsk ». Telles sont deux des choses que je voudrais dire à un chauffeur de taxi. Elles seront dans la prolongation de cette lettre, où je vais te raconter… des histoires de taxi! C’est ta propre aventure dans le mauvais taxi qui m’a fait penser à cela.
Commençons par une histoire qui est arrivée à des amis, en Chine. Dans mon école d’ingénieurs, après le diplôme, on part en vacances pour une semaine : c’est très officiel, car il s’agit d’une visite organisée par le ministère de la défense. On ne choisit pas où l’on va, alors après l’Arabie Saoudite en 1998, la Chine en 1999, quand on nous a dit en 2000 : « Canada, partie Est », on a cru à une blague : on fait mieux comme voyage « exotique » ! Mais intéressons-nous plutôt à celui de 1999, en Chine. Un soir, en sortant du restaurant en centre-ville, les élèves décidèrent d’aller se promener, boire un verre, avant d’aller à leur hôtel. Après quelques heures passées là, ils se répartirent dans deux taxis pour rentrer se coucher. L’ami que j’avais dans une des voitures me raconta la suite : le trajet fut très long, quatre-vingt dix minutes environ, mais pas désagréable : ils virent beaucoup de bâtiments intéressants. Arrives à l’hôtel, ils virent l’autre groupe, qui les attendait dans l’entrée : « Mais où etiez-vous ? On s’inquiétait ! » « Ben, dans le taxi ! » « Quoi ? Mais nous, cela fait une heure que nous sommes ici ! » Le taxiteur s’était improvisé guide touristique sans les en prévenir ce jour-la ! La leçon, c’est que dans une ville inconnue, avant de monter dans un taxi, il faut toujours demander combien de temps ça va prendre, et combien ça va coûter, au risque de faire quelques détours !
Allons maintenant à Paris, où les taxiteurs ont la réputation d’être des « têtes de cochon », c’est à dire qu’ils ont mauvais caractère. Le peu de fois où j’ai pris un taxi, en effet, j’ai eu de tels exemples. Le métro à Paris ferme à 1h du matin, et en général je marchais pour rentrer chez moi, car les bus de nuit sont bondés. Mais parfois, si l’on est pressé, un taxi ça aide, d’autant plus que si tu connais la ville, ils sont faciles à trouver : il y a des bornes spéciales où ils attendent les clients.
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C’est à une de ces bornes, près du Père Lachaise (le cimetière) que se passe ma première histoire. Il était très tard et je sortais d’un bistrot où j’avais mangé avec des amis. Il faisait froid alors… taxi ! « Au 24 rue Louis Blanc s’il-vous-plait ». Pour rejoindre l’avenue principale, le chauffeur prit une petite rue et y fit demi-tour. Seulement elle n’était pas vide. Il y avait un toxicomane en train de la traverser, et que j’avais vu plus tôt demander de l’argent à de rares passants, de façon agressive. Voyant le taxi passer près de lui, avec nous dedans, il donna un coup de poing dans le capot en lâchant un juron, puis se désintéressât de la voiture. Seulement voilà, le taxiteur avait vu rouge, et une fois arrêtés au feu de la même couleur, je le vis fouiller sous son siège, en sortir une matraque télescopique, l”ouvrir, sortir de sa voiture, courir vers l’autre homme, lui en donner un méchant coup sur le bras, et revenir en courant. Son opposant fut comme abasourdi, et cela nous donna un peu de temps, Mais réveillé par la douleur, il se mit à crier en courant dans la rue en pente, et à marteler la vitre derrière laquelle je me trouvais, horrifié : je ne tenais pas à devoir me mêler de leurs affaires ! Heureusement le flot de voitures diminua sur l’avenue, la voiture prit de la vitesse, et l’affaire en restât là. Mais je compris alors la mauvaise réputation des chauffeurs a Paris !
La deuxième histoire montre un autre aspect négatif, mais est plus joyeuse. J’avais été invité chez un ami, et après cela j’allais en soirée gothique, près de Pigalle. Je m’étais donc habillé en prévision : longue « robe » de faux cuir, cheveux en crêtes, les ongles peints, eye-liner, noir aux lèvres. Chez mes amis se trouvaient aussi un couple qui habitait près de Pigalle, alors nous décidâmes de partager un taxi tous les trois. Il n’était que dix heures du soir, mais un samedi, les boulevards étaient très encombrés, notamment à cause de travaux sur la voirie. Alors notre chauffeur se mit à déblatérer : tout d’abord contre les autres voitures, venues de la banlieue parisienne, les « conducteurs du dimanche ». Puis il en vint à celui qui selon lui était la cause du problème : le maire de Paris, à ce moment Bertrand Delanoë. Il se trouve que cet homme est homosexuel. S’en suivit donc une tirade homophobe, comme s’il ne se rendait pas compte que le passager assis à côté de lui (moi en l’occurrence) était un homme portant du maquillage et pourrait donc « en être ».. Je regardais dans le rétroviseur pour voir la réaction de mes compagnons de route : ils se mordaient les joues pour ne pas rire ! Il faut dire que c’est une chose que j’ai souvent remarquée : les gens qui disent librement des choses homophobes, racistes, antisémites semblent toujours penser que l’on est d’accord avec eux, et, « ils se lâchent ». Nous déposâmes le couple devant chez eux, et quand ce fut mon tour de descendre du taxi, aux Caves Lechapelais, dont
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la proximité était remplie de goths très maquillés, « notre » chauffeur me dit : « Allez, bonne soirée, vous êtes un type bien, vous ! » Je dis merci, abasourdi !
Mais les taxis à Paris, c’est aussi ce chauffeur qui me dit « Je n’ai pas le temps de vous prendre, quelqu’un m’a réservé en bas de cette rue. Mais je peux vous conduire tout en bas ! » La rue étant longue je fis cela, et quand je lui demandais : « Combien je vous dois ? » Il me répondit : « Oh vingt centimes ça suffira, pour la baraka ! » [la chance]
La dernière histoire se passe à Oslo. J’allais de mon appartement à la gare, pour y prendre la navette qui mène à l’aéroport. C’était un samedi matin, et les rues étaient très calmes. Et pour cause : beaucoup de rues étaient fermées en préparation de la course de voitures qui a lieu une fois par an au centre-ville. Le taxi qui m’amenait s’engagea dans une rue normalement réservée au tramway. Et là, mauvaise surprise, des travaux sous la voie ! Les rails étaient en place, mais il y avait en-dessous un trou de deux mètres de large sur quatre de long ! A ce moment, je crus être dans une scène du film « Taxi » de mon presque homonyme Gérard Krawczyk : le chauffeur plaça ses roues sur les rails et, voyant que l’espacement correspondait, se mit à rouler sur les rails, au-dessus du vide ! Pendant quelques secondes, j’eus le temps de nous imaginer, coincés dans la voiture dans le trou, avec les cameras de télévision autour ! Mais tout se passa bien, et grâce à ce chauffeur un peu casse-cou, je pus prendre mon train et arriver à temps à l’aéroport !
Voila, моя дорогая Юлия, le genre de souvenirs qui me viennent en mémoire après certaines de nos discussions : des moments qui grâce à toi me permettent de revivre des émotions passées, qui m’apportent le sourire.
Tu vois, моя любовь, non seulement tu me rends heureux quand nous nous parlons, mais je le reste en y repensant ensuite. Et j’espère que, bien des semaines plus tard, lorsque tu liras ma lettre, ces quelques souvenirs te distrairont aussi.
Je t’envoie tout un vol de baisers de printemps, et qu’ils se déposent sur toi pour faire battre ton cœur comme tu fais battre le mien. Юлия, я тебя люблю !
Твой Géraud