18 Février 2021

В Нью-Йорке, в 18 февраля 2021 г.

Моя дорогая Юлия,

Parfois, lorsqu’un sujet m’intéresse, je peux facilement devenir un « fan » d’une personne, d’un groupe, d’un mouvement. Dans cette lettre, je vais donc te parler de ces personnes que j’admire, que j’ai admirées (on change parfois de goûts!) et qui ont pu forger certains traits de ma personnalité, ou bien de mes goûts. En effet, je découvre souvent de nouveaux auteurs quand ils sont mentionnés dans un livre que j’aime, de nouveaux peintres via des expositions communes, de nouveaux musiciens via des hommages. Il est en effet rare d’apprécier le travail de quelqu’un et de se dire ensuite en comprenant ou il a puisé son inspirations : « ohlala, quels goûts horribles ! »

Commençons par la musique. Quand j’avais treize ans on me demanda si j’aimais un groupe ou un chanteur, ce à quoi je répondis : « non ». Il faut dire que les adolescents écoutaient alors des choses comme « Kris Kross » et je ne regrette pas être passe à coté de cette phase ! Ce n’est que deux ans plus tard que je me mis à écouter Les Beatles, dont je t’ai montré le premier album acheté d’eux (ce fut leur dernier). Pourquoi Les Beatles ? Parce que mon père m’en avait parlé ! Plus tard je découvris Les Who, dont l’album Quadrophenia est mon disque de rock favori qui accompagna mes lectures au lycée. Grace à mes oncles, j’entendis parler de Zappa, de Lou Reed, Janis Joplin, autant de noms associés de près ou de loin à New York. Alors de là on passe facilement à Patti Smith, Iggy Pop, et au punk ! Le jazz, le goth, la musique classique, tout cela par contre je l’ai découvert par moi-même, par curiosité, avec d’ailleurs d’énormes lacunes : Дорогая Юлия, m’aideras-tu à approfondir mes connaissances en musique classique ? Mon panthéon de musiciens que j’aurais aimé rencontrer ou connaître mieux se compose aujourd’hui de Lou Reed, Zappa, et des chanteurs poètes Français tels que Jean Ferrat. J’aimerais tant pouvoir chanter l’amour comme lui savait le faire ! Et bien sur, de tout temps, quand j’entends les chansons des Beatles, des plus simples ballades aux très orchestrés morceaux, un sourire me monte aux lèvres. Alors certes, je ris quand Zappa crie « Flower power sucks ! » mais je n’oublie jamais que « All you need is love ! »

Coté litterature, tu connais mes auteurs préférés : Vian, Céline, Gary pour les Français, Dostoïevski pour la Russie, Dickens en Angleterre, et Bukowski aux États-Unis. J’aime la

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poésie « trash » de ce dernier, que l’on retrouve aussi chez Selby Jr. Par là, je veux dire que leur écriture très réaliste, décrivant des choses parfois atroces, peut le temps d’une phrase se revêtir d’une beauté et de sentiments à fleur de peau. « They held each other, kissed each other, and pushed each other’s darkness into the corner, believing in each other’s light, each other’s dream » (dans « Requiem for a Dream »). Ces découvertes ont été pour moi le fruit du hasard, mais il y a une certaine logique parfois : ainsi Bukowski admirait beaucoup Céline et Dostoïevski. S’il y avait pour moi un auteur parfait, il aurait l’aspect naturaliste de Dickens, Zola, avec la capacité d’analyse de Dostoïevski et le style de Céline. Celui-ci disait dans une interview : « La Bible dit ”au commencement était le verbe”. C’est faux : au commencement était l’émotion », et encore : « Quand on plonge un bâton dans un lac, il apparaît comme cassé à la surface. Le travail d’un écrivain consiste à aller le casser pour le faire paraître droit » : que ce qui est écrit soit comme la réalité. Ce sont tous des auteurs dont j’arrive à me souvenir de phrases entières, en pouvant même parfois les retrouver exactement dans un livre. En France, on nomme les membres de l’Académie Française « les Immortels » et je pense que par leurs belles phrases, leurs descriptions des sensations si véridiques, qui traverseront le temps, un certain nombre le sera. Si je devais aller sur une île déserte avec un seul livre, je pense que ce serait le premier roman de Vian, « Vervoquin et le Plancton », car il décrit avec chaleur les fêtes d’une époque d’insouciance, joyeuse, alors quitte à lire en mangeant des noix de coco, autant que la lecture soit heureuse !

Le cinéma a eu pour moi une grande importance dans ma vie, et là il y a un maître de l’image et du son : Stanley Kubrick. Tiens, encore un New Yorkais ! A la base, il etait photographe, et ça se voit : chacune des vingt-quatre images par seconde de ses films est une scène photographique à part entière. J’aime son humour noir, les musiques qu’il a utilisées, le talent des acteurs qu’il arrive à extraire : tout en fait ! Le seul autre metteur en scène que je trouve aussi bon pour raconter des histoires, c’est François Truffaut. C’était, comme Kubrick, quelqu’un capable de retranscrire des émotions, de faire du cinéma populaire, mais avec une lecture sur plusieurs niveaux. Comme dans les dessins animes de Pixar ! D’ailleurs les scénaristes de ces films connaissent bien leurs classiques et leur rendent souvent hommage. Il y a beaucoup de scènes chez Truffaut qui me retournent les tripes, mais je vais te raconter une scène de « Baisers Voles » qui me plaît par son intelligence. La patronne du jeune héros, Antoine Doisnel, lui explique ceci : « Un professeur d’histoire nous expliqua un jour quelle était la différence entre le tact et la politesse, en nous donnant en exemple un homme en visite chez un ami. Il se rend à la salle de bains, ouvre la porte, et réalise que l’épouse de son

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ami est sous la douche. S’il dit en fermant la porte « oh pardon madame », c’est de la politesse ; tandis que s’il dit « oh pardon monsieur » c’est du tact » Tu vois, même dans une comédie romantique, Truffaut arrive à une écriture très littéraire au fond. Mais niveau images, sons, qui restent toujours gravés dans la mémoire, en la hantant, pour moi Kubrick dépasse tout le monde, et si je veux évoquer la mélancolie, je ramène à ma mémoire la si belle voix du narrateur et la musique de Haendel sur des images éclairées à la bougie : « And so, Barry Lyndon… »

Parlant d’images, il est naturel d’évoquer alors la peinture. J’adore le Surréalisme, car il me paraît souvent être le résultat de rêves mis en images. Et parmi ceux-la, c’est Dali qui toujours me parle le plus. Par sa technique tirée des classiques comme Velázquez, mais aussi littéralement par sa voix : Юлия, as-tu déjà entendu le maître dire, avec gourmandise, en insistant sur chaque syllabe : « L’acide désoxyribonucléique » ? Dans ses entretiens il était toujours en représentation, c’était un artiste dont l’œuvre principale était lui-même, une œuvre surréaliste qui marche, parle, peint, aime, rit. Un jour il expliquait qu’un tableau de Velázquez venait de se vendre pour six millions de dollars (un record en 1971), il affirma alors : « je ne connais pas le sujet de mon prochain tableau, seulement son prix : 6 millions de dollars », ne quittant jamais son image de vénalité. Plus tard, alors que le journaliste lui demandait s’il pensait que la photographie était un art, il répondit : « ça en sera un, le jour où une photographie se vendra pour six millions de dollars ! » Et en parlant de photographes, quand on voit mes sujets habituels (concerts) on pourrait penser que je voue un culte à Mick Rock. Mais en fait c’est la timidité qui m’a amené à prendre ces photos, car ceux que j’admire, ce sont les photographes de scènes de rue, notamment ceux proches de l’agence Magnum, comme Cartier-Bresson : ils sont capables, sans artifices, de voir la poésie d’une scène via un bon angle de vue, et de la révéler au monde : que c’est difficile de faire cela dans l’instantanéité d’un moment fugace : trouver le cadrage, la lumière, et faire une œuvre en un millième de seconde… ils ont un « œil » que j’admire beaucoup.

De façon générale, c’est ce qui m’impressionne chez les artistes : ils ont les mêmes mots que tout le monde, les mêmes sons, les mêmes couleurs, mais ils ont cette capacité à les transformer, en beauté, en émotions, ou pour l’écrire simplement : en œuvres ! D’ailleurs c’est quelque chose que j’admire beaucoup en toi Юлия : tu es une artiste, et je suis toujours ému quand je vois tes dessins, tes peintures, tes croquis, tes costumes, et bien sur cette concentration quand tu joues du piano ! J’adore voir l’évolution de tes œuvres, d’une esquisse à la touche finale, et je te remercie énormément de partager cela avec moi ! A vrai dire, j’ai hâte de pouvoir te regarder créer, je te promets d’être sage et silencieux!

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Et puis bien sur, il y a aussi le monde des idées, des sciences, de la politique même. Pour ce qui est de la philosophie, je t’ai déjà parlé de la lecture du « Deuxième sexe » de Simone de Beauvoir : je n’ai jamais depuis retrouvé cette impression d’intelligence et de capacité à expliquer sans condescendance dans un livre. Quelle histoire extraordinaire de penser qu’elle et Sartre furent étudiants à la Sorbonne au même moment ! Coté scientifique et technique, j’ai eu beaucoup de chance : mon directeur de post-doctorat, Marc Snir, est quelqu’un qui a beaucoup fait dans mon domaine, et non seulement c’est un grand scientifique, il est aussi curieux des arts, est un excellent cuisinier, un bon photographe, quelqu’un qui aime à plaisanter. Et surtout il reste modeste, disant un jour lors d’un colloque à Paris : « oh vous savez, je suis avant tout un ingénieur, Je travaille à des solutions pratiques, pas de la théorie pure. », devant un groupe de chercheurs qui considèrent la technique et l’ingénierie comme quelque chose de « sale mais nécessaire ». Pour ce qui est des politiques ou des personnages historiques, je suis très « Français » : j’admire les révolutionnaires, à commencer par Robespierre, alors appelé l’incorruptible. Napoléon aussi, car bien qu’Empereur, c’est lui qui a créé le Code Pénal toujours utilisé aujourd’hui, et lui qui a voulu qu’en France il y ait des juges indépendants du pouvoir politique ! Et enfin bien sur plus proches de nous, les figures de la Résistance, qui ont reconstruit la France ensuite. Pendant des années, je tenais dans mon porte-feuille une petite photo de Jean Moulin, que j’avais découpée dans une encyclopédie… je te montrerai la page quand nous irons chez mes parents à l’occasion…

Voila, дорогая Юлия, en quelques pages, de quoi est constitué mon Panthéon personnel, mes références d’origines. Mais il n’est pas couvert de poussière, et par mes lectures, les films, les musiques, j’essaie toujours de découvrir de nouvelles choses autour de ces deux éléments qui pour moi constituent l’unicité de l’Humanité : intelligence et beauté. J’espère bientôt pouvoir discuter avec toi de tes références, tes inspirations, et tout ce qui fait que tu es devenue cette personne extraordinaire que j’adore et apprécie tant.

Je t’envoie des baisers à travers les flocons de neige qui tombent alors que je t’écris.

Я тебя люблю моя дорогая Юлия, моя любовь.

Твой Géraud