В Нью-Йорке, в 15 марта, 2021 г.
Моя дорогая Юлия,
« Libérez Cyril! Libérez Cyril! » Tel fut ce que j’entendis la première fois que je fus exposé à un mouvement d’ordre politique. Pourtant étant enfant, nous allions chaque année à la « Fête de la Marseillaise » locale : la Marseillaise était le journal communiste du sud de la France. Mais pour mon père et ses collègues ouvriers, il s’agissait avant tout de s’amuser, boire des coups entre amis, et pour nous autres enfants, d’aller sur les manèges et d’écouter de loin les « chanteurs qui passent à la télé ». Il y avait peut-être des discussions sur la lutte des classes, mais je me souviens uniquement de la fête foraine. Alors c’est au lycée, en classe de Seconde (14-15 ans) que je vis pour la première fois de l’activisme politique, ce qui sera aujourd’hui le sujet de ma lettre. J’en ai eu l’idée après que nous ayons parlé des manifestations dans ta propre ville Юлия, et j’ai pensé que cela t’intéressera.
La France à de nombreuses manifestations étudiantes, souvent à l’annonce des changements de rythmes ou de programmes que chaque gouvernement tient à mettre en place pour marquer sa présence. Ma première année de lycée ne dérogeât pas à la règle, et il y eut des manifestations. Peu d’élèves de ma classe y participèrent, et c’est pour cela qu’en plein cours, un des élèves manifestants, Cyril (je ne suis pas sûr à 100% de son prénom) entra dans la classe sans frapper, interrompit la prof, et se mit à nous haranguer, voire même nous insulter du fait que nous étions en cours et pas dans la manif’. Avant cela je le trouvais plutôt sympathique… Au milieu de cette commotion, un homme apparut, que personne ne connaissait : Cyril fit une énorme erreur en le tutoyant (c’est un manque de respect) : « Oh toi, retourne dans ta classe ! » C’était très impoli, et de plus il ne s’agissait pas d’un enseignant, mais du proviseur du lycée ! Alès est une petite ville mais a un des lycées les plus grands de France (5000 élèves), alors peu d’étudiants, et même peu de professeurs connaissent le proviseur ! En tout cas Cyril fut amené hors de la classe manu-militari, et dix minutes après nous entendîmes les chants « Libérez Cyril ! » Il fut expulsé pour une semaine. La loi contre laquelle la manifestation avait eu lieu passa sans problème. Mais ce que je trouve intéressant, c’est de regarder sur le long terme. Dans ma classe il y avait des élèves très politisés, notamment des membres des JC, les Jeunesses Communistes. Notamment mon ami Sylvère, mais surtout Lydia, une fille qui
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participait et organisait toutes les manifestations, faisait signer des pétitions aux élèves sur tous les sujets : ce que de nos jours on appelle une activiste. En conséquence, je m’attendais toujours à ce qu’une fois majeure elle se lançât de plein pied dans la politique, et qu’elle soit élue locale voire nationale (le « Parti de Gauche – Les Insoumis » qui a remplacé le Parti Communiste, garde encore un certain pouvoir à l’Assemblée Nationale, et dans les instances de l’Union Européenne). Et bien à ma surprise : rien. Malgré sa hargne de jeunesse, malgré son charisme, il semble qu’elle ait totalement disparu de la scène politique ou syndicale : quel dommage de réaliser que ceux qui paraissent avoir de grands projets pour l’avenir y renoncent très vite ! Je crois qu’hélas cela aussi est une spécialité française : en 1968 les étudiants bourgeois firent une mini-révolution (en s’appropriant le mouvement légitime né dans les usines) et une fois l’été venu, ils partirent à la plage comme si leur mouvement avait été un loisir. Jean Ferrat écrivît deux chansons sur eux : « Pauvres petits cons » et « Les jeunes imbéciles ». Il avait hélas bien compris quel serait leur parcours : de nos jours les anciens « révolutionnaires » courent les plateaux télés pour parler la larme à l’œil entre deux coupures publicitaires !
Dans les années 70 aux USA, apparut ce que l’on appelle les politiques identitaires, c’est à dire des choses sensées plaire à une catégorie particulière de la population, souvent minoritaire en fonction des classements américains : les noirs, les latinos, les femmes, les gays, et aujourd’hui les transsexuels. Ce fut toutefois seulement dans les années 90 que cela eut des répercussions, notamment dans les facultés de sciences sociales. Apparurent alors des départements se concentrant uniquement sur un sujet : « Women studies », « Latino studies », et désormais le premier est devenu souvent « Gender studies ». Parallèlement à cela, le politiquement correct commence à changer les termes : on ne dit pas « noir » mais « Africain américain » ; on ne dit pas « attardé mental » (c’est devenu une insulte), mais : « handicapé intellectuel » : tous les dix ou vingt ans, apparaissent ainsi des termes de plus en plus du domaine des euphémismes : permettent-ils de résoudre les graves problèmes sous-jacents ? Non, mais ils permettent à des politiciens issus du marketing de bien se sentir dans leur peau. A certains moments, ce langage est moqué, mais il revient ensuite encore plus fort. De nos jours, nous sommes à un moment ou les politiques identitaires et le politiquement correct forgent le débat public, plus seulement aux USA, pays des extrêmes ou tout le monde surjoue comme dans une série télé, mais aussi au Canada, en Europe, en Australie, en Nouvelle Zélande… et l’on se retrouve alors dans une situation où tout le monde ici paraît se focaliser sur ce que l’on nomme des « first world problems » : autrement dit des discussions interminables sur des choses qui pourraient être résolues de façon plus rapide pour ensuite s’atteler aux vrais problèmes, tels
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que les inégalités, l’accès aux études, au système de santé aux USA. Et en Europe, éviter la ghettoïsation des populations récemment immigrées.
Le pire de tout, c’est le manque de communication entre les camps. Je ne dis pas partis car on se croirait parfois dans une guerre entre villages minuscules, où chacun ne pense qu’à ses petits problèmes, sans vision globale des choses. Cela est apparu nettement au cours des quatre années de la présidence Trump. Mais ce qui m’attriste vraiment, c’est de voir que pour les « activistes », il n’y a aucune modération possible. Je mets le terme entre guillemets, car de nos jours toute personne qui a un compte Twitter se dit activiste, alors qu’en fait ce sont seulement des « keyboard commandos » prêts à se disputer en ligne avec des inconnus ou avec leurs familles. Alors certes : peut-on parler de façon ouverte avec des gens ouvertement racistes ? Non, ou alors difficilement. Mais en réalité, de telles personnes, il en existe peu. Malgré ce que beaucoup essaient de faire croire, tous les électeurs de Trump ne sont pas des racistes idiots et sexistes : seulement des gens qui en 2016 ont cru en quelqu’un qui leur promettait d’améliorer leurs vies. Via l’app que j’ai créée pour mon ancien travail, j’ai rencontré des gens qui clairement adorent cet homme. Mais je crois que c’était surtout pour sa promesse de ramener les usines ici. Dans un pays où les anciennes zones industrielles se nomment désormais « la ceinture de rouille », ça a son importance. Après clairement, il n’a rien fait pour les aider, et ils se sont retrouvés comme dans une sorte de secte, à vrai dire poussés par l’autre camp, celui de la « gauche » actuelle.
Je mets des guillemets là encore car aux USA les partis majoritaires sont tous les deux néo-libéraux, autrement dit capitalistes. A tel point que Biden a bien insisté pour dire qu’il ne va pas créer de protection santé socialisée. Il faut dire qu’ici si tu parles de causes sociales, les gens répondent : « Staline ! Castro ! Maduro ! » Le « péril rouge » est encore dans les esprits comme aux temps anciens du Maccarthysme et des chasses aux sorcières ! Mais pour moi un des principaux problèmes de « la gauche » c’est le phénomène « Woke ». C’est une expression du vocabulaire noir des années 50, quand les lois de ségrégation existaient encore, comme dans le film « Le Green Book » (encore merci de me l’avoir conseillé Юлия). A cette époque, cela servait à designer quelqu’un de la communauté noire qui se rendait compte des inégalités qu’il subissait à cause de sa couleur. De nos jours c’est très différent : les « Woke », souvent associés aux SJW (« Social Justice Warriors ») sont surtout des blancs, de la classe moyenne, et qui sont obsédés par une chose : être les activistes (en ligne) les plus vocaux pour ce qu’ils voient comme la cause sociale la plus importante du jour. En soi, cela n’a rien de mauvais, bien au contraire : en France le siècle des lumières commença par des philosophes
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réalisant que leur liberté était en grande partie due à l’asservissement des autres. Mais voilà, aux USA il ne s’agit pas d’un débat d’idées : il s’agit de se présenter comme une sorte de chevalier blanc, tellement sûr de sa supériorité morale, qu’il se doit à la fois d’ignorer les arguments des autres, et même les faire taire : un fascisme sous des dehors de politesse et de réflexion tronquée : c’est la « Cancel culture » qui consiste à essayer de faire taire ceux qui ne sont pas orthodoxes à 100% avec les idées « progressives » du jour.
Deux exemples là-dessus : le premier fut le mouvement « Black Lives Matter » (un bel exemple de politique identitaire) après la mort de George Floyd. Alors oui, il y a du racisme dans la police, et cet homme et bien d’autres devrait encore être en vie. Mais quand les pillages dans les rues des grandes villes ont commencé, poser la question « Ça à quelque chose à voir cela ? » c’était aussitôt être classé « RACISTE ! » par les Wokes heureux de se sentir utiles après des mois enfermés à cause de la pandémie. De même, de nos jours quiconque ose ne pas être entièrement d’accord avec les trans-activistes se fait accuser de transphobie. Je pense que dans un pays riche, si une personne a des problèmes de santé il faut l’aider. Alors je ne vois pas de problème à ce que les personnes voulant changer de sexe le fassent gratuitement. Par contre je ne pense pas que ce soit fair-play envers les femmes qu’une trans-femme avec un corps d’homme participe contre elles à une compétition sportive. Et bien cela, de nos jours, c’est considéré comme étant transphobe, et certains apparentent cela à un discours de haine (qui peut mener à un licenciement!) En Angleterre il y a une prof de sciences trans… qui a été accusée de transphobie quand elle a dit : « Je suis une femme trans, donc biologiquement un homme ». Des féministes qui s’en sont mêlées se sont retrouvées harcelées, et désinvitées de conférences : le fascisme des « bien pensants ».
Voila Юлия, tu connaissais sans doute certains de ces éléments sociaux. J’espère que le fait que je sois un homme cis, blanc, hétéro ne te pose pas de problèmes. Je voulais finir cette lettre sur les activistes avec les paroles d’une chanson de Brassens : « Mourir pour des idées, l’idée est excellente, moi j’ai failli mourir de ne pas l’avoir eue […] Mourir pour des idées d’accord, mais de mort lente. » Je suis triste que certains poussent les modérés vers les populistes.
Je t’envoie mille baisers mon amour, toi dont l’intelligence et l’empathie vont bien au-delà des épiphénomènes politiques. Я тебя люблю моя дорогая Юлия,
Твой Géraud