В Нью-Йорке, в 12 априлия 2021 г.
Моя дорогая Юлия,
« Avec des si, on pourrait mettre Paris en bouteille! » Voila une vieille expression qui signifie qu’il ne faut pas ressasser nos décisions passées en se demandant sans arrêt ce qui se serait passé dans nos vies « si »… Je ne vais pas te parler ici de ce que j’imagine (ou que je me force à ne pas imaginer), mais plutôt des choix que j’ai faits et quelles étaient les alternatives.
Dans la vie, il y a parfois des choix évidents, dictés par une logique froide et claire : alors les choix sont faciles à faire : pour moi par exemple étudier à Brest était évident : certes l’endroit ne m’attirait pas, mais c’était là où se trouvait la meilleure école pour moi. De même, entre rester à Calgary ou déménager à New York, ce fut si facile que quand je l’annonçais à mes patrons, ils me dirent : « nous sommes étonnés que tu sois resté aussi longtemps ici ! », et cela sans savoir que depuis 1999 je rêvais de déménager dans la Grosse Pomme. Enfin évidemment, depuis des mois il y a un voyage que je veux faire, car il est l’évidence même : voyager en Russie, ou ailleurs, mais en tout cas suivre mon cœur et pouvoir serrer dans mes bras la femme de ma vie : ты, Юлия.
Mais hors de ces cas simples, il y a des Y dans la vie, ces moments où il faut aller à gauche ou à droite, et où les routes semblent identiques. A cette catégorie, je place ma décision d’aller à Paris faire une thèse, quand de l’autre côté, je pouvais continuer à vivre à Oslo et travailler dans un endroit qui me plaisait. D’ailleurs les premiers mois, je n’étais pas sûr d’avoir bien choisi : je regardais les cameras montrant les rues, le fjord, à tel point que ma collègue Nathalie me disait : « à ta place j’y serai restée ! » Mais en fait, on s’habitue vite, et en général je suis assez social pour rapidement me faire une place au bureau, et ailleurs aussi.
Le gros « si » de mon arrivée à Paris par contre ce fut le choix de l’appartement. A l’origine je visais le 14eme arrondissement, rive gauche, sur ma ligne de RER, car je connaissais un peu avec la gare Montparnasse qui me menait à Brest. Pour trouver où loger, je passais trois jours chez un ami d’école d’ingénieurs, et je parcourrai les rues à la recherche d’annonces, ou d’agences immobilières. La je vis avec horreur les groupes d’étudiants désespérés devant les vitrines affichant des studios à louer. Et devant une de
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ces boutiques, un employé m’expliqua : « nous vous vendons des listes, à vous de les contacter ». « Mais elles sont à jour vos listes ? » « Euh, oui oui ». Je refusai en pensant que ça sentait l’arnaque, et bien m’en prit car le soir même au journal télévisé ils denonçaient cette pratique ! Au final en une journée de marche en long et en large, je ne trouvais que deux endroits à visiter : « demain 16 heures, rue du Chemin Vert, XIème arrondissement ! » et dans une agence toute petite, dont je me souviens encore de l’entrée en bois vert foncé : « ce soir, 18 heures, rue Louis Blanc, Xème arrondissement. » Je n’étais emballé par aucun des deux car, provincial, je pensais que la rive droite était sale et dangereuse. En sortant du métro Louis Blanc, sous la pluie, je trouvais des petits commerces divers, de vieux immeubles : une ambiance de quartier, de village au cœur de la ville. Nous étions trois à visiter l’appartement, j’étais le deuxième. Le premier le refusa. Je vis les travaux que j’aurais à faire. La dame de l’agence me dit : « si vous le voulez, il me faut 300 francs [50 euros], tout de suite, en cash ». Alors je courus à la banque au coin de la rue, et je scellai ainsi cinq ans de ma vie, sous les toits. Bien des années plus tard, je passai rue du Chemin Vert. Une rue très calme et très jolie, mais moins vivante que « mon » 24 rue Louis Blanc !
L’autre décision parisienne qui eut beaucoup d’importance dans ma vie fut : où aller en vacances d’été. Je pensais à un stage de plongée a Charm-Al-Cheikh en Égypte : c’est comme une colonie de vacances où l’on vit dans les tentes, sur la plage, et pendant la journée on est en mer pour apprendre la plongée, avec bouteilles. Mon autre choix, c’était de continuer à visiter l’Europe en me rendant chez des amis rencontrés sur internet. En l’occurrence, une fille de Sofia en Bulgarie avec qui je parlais lorsque j’étais en stage à Oslo. A dire vrai, nous parlions moins après mon arrivée à Paris car je me faisais mal à son caractère parfois franchement mauvais. Mais en même temps, j’avais passé un très bon moment au printemps avec mes amis Polonais alors je me dis qu’au pire je me promènerais tout seul… ce qui finit par me convaincre, c’est qu’un collègue de travail me dit que les formations en plongée étaient « un peu légères niveau sécurité : ils ne t’apprennent pas ce qu’il faut faire en cas de problème ». Alors même si je mettais de côté mon rêve d’apprendre la plongée dans un endroit magnifique, je me dis que je pourrais apprendre ailleurs, dans de meilleurs conditions. Ma mère, mes deux sœurs et mon cousin venant passer deux semaines dans mon petit appartement à Paris, il fut décidé que je serai là seulement la première semaine, afin de leur laisser un peu plus de place, notamment pour dormir ! Au final, la semaine que je devais passer à Sofia se transforma en presque trois semaines…
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Le dernier « si » dont je veux te parler concerne mon appartement à New York. Quand on arrive seul et sans aide dans un pays étranger, il faut se trouver en avance un endroit où loger surtout si l’on a un conteneur de déménagement qui arrive en camion, ou en bateau ! C’est ainsi que, à la fois à Champaign en Illinois, ou à Calgary, j’avais trouvé moi-même à me loger. Paradoxalement, en 2010, trouver un appartement à New York via internet était très difficile, sauf pour les immeubles « grand luxe » où vivent des stars. Pour le reste, comme à Paris il fallait passer par de petites agences, visiter : impossible donc à faire depuis le Canada. Je demandais de l’aide à mon futur patron qui me conseilla de chercher plutôt à Hoboken : je refusai : pour moi déménager à New York signifiait vivre à Manhattan, pas de l’autre côté de la rivière dans le New Jersey ! Il demanda donc à un des employés de m’aider. Je dis à celui-ci que je voulais un appartement à Hell’s Kitchen, avec fenêtres sur rue, au moins au troisième étage… Il se contenta de visiter deux appartements, dans le même immeuble, sur la 23eme rue, près du bureau. J’avais le choix : deuxième ou sixième étage. Le premier avec machine à laver. Le second sans, avec accès au toit par l’escalier de sécurité « mais pas utilisable pour y faire des fêtes ! » Tu sais lequel j’ai choisi, et depuis dix ans maintenant, chaque fin de semaine j’apprécie d’avoir ma machine à laver plutôt que de devoir aller à la laverie. Depuis peu par contre, ceux qui maintenant vivent au sixième étage contredisent mon ancien collègue en faisant des fêtes sur le toit chaque semaine. Mais globalement, je dirai que cet appartement sur la 23eme rue ne m’aura pas rendu malheureux, et j’espère, моя дорогая Юлия, t’y voir bientôt, avec ce fameux numéro autour de nous !
J’espère que la lecture de cette lettre t’aura distraite un moment. Et en attendant de nous promener ici main dans la main, j’utilise la mienne pour envoyer vers toi toute une bourrasque de baisers pour qu’ils te déposent sur ton doux visage, tes belles mains, ta nuque, ton cou, … et bien d’autres endroits encore. Я тебя люблю,
Твой Géraud